Il y a 65 ans, les forces de l’ordre violentaient déjà des manifestants à Paris. Pendant 30 ans, presque personne n’en a parlé, aujourd’hui, la transmission mémorielle peine encore à s’ancrer.

17 octobre 1961, une manifestation pacifique se déroule à Paris, organisée par le FLN (Front de Libération Nationale). Elle a été organisée en secret. Dans un Paris alors colonialiste, tous les Algériens, hommes, femmes et enfants, sont appelés pour protester contre le couvre-feu discriminatoire imposé par le préfet. 20 000 personnes répondront à l’appel. Préfet de police, Maurice Papon déclare que pour un coup donné (par les Algériens) dix seront rendus. Passage à tabac, destruction de papiers d’identité, vols de montres, les forces de police n’ont épargné aucun manifestant rappelle Benjamin Stora, historien, au micro de RFI.

En 1960, personne ne parle d’Algérien. On parle de français musulmans. Le mot algérien est apparu la première fois dans le vocabulaire administratif français le 5 octobre 61 par Maurice Papon, rappelle Stora. Il est prononcé pour interdire aux Algériens de sortir dans les rues à partir de 20h.

Maurice Papon sera jugé 30 ans plus tard pour son implication dans le régime de Vichy. C’est à ce moment-là que sera évoquée la nuit du 17 octobre. Cette mémoire est aussi revenue sur le devant de la scène dans les années 90, portée par les enfants de l’immigration algérienne en France, qui voulant savoir ce qu’il s’était passé, ont porté ces mémoires.

En octobre 1961, partis depuis Asnières, Gennevilliers ou Nanterre, les cortèges ont essayé de rentrer dans la capitale à pied. C’est près des ponts que la répression a été la plus violente, explique l’historien, notamment le pont de Clichy, près d’Asnières, le pont d’Asnières, de Neuilly et de Bezons. Les manifestants se sont fait matraquer, certains Algériens ont été jetés dans la Seine, d’autres sont morts par balles. Stora explique ainsi que ce n’était d’ailleurs pas la première fois puisque le 14 juillet 1953, à Paris, la police avait déjà ouvert le feu à balles réelles sur un cortège algérien organisé par la CGT, place de la Nation à Paris. Il y avait alors eu 10 morts et une cinquantaine de blessés par balles.

Environ 12 000 Algériens ont été arrêtés cette nuit-là, soit quasiment 1 sur 3. Ils ont été placés à Beaujon, près de Clichy, et à Vincennes. Dans les années 80/90, des historiens ont dénombré qu’il y a alors eu entre 100 et 150 morts. Pourtant, à l’époque, l’État français avait officiellement annoncé 3 morts à l’époque, puis 5.

En 1959. Madeleine Riffaud, reporter de guerre, avait pourtant dès 1959 révélé de grandes rafles d’opposants algériens à Paris. Grande résistante, poétesse et journaliste française engagée contre le colonialisme, elle avait ainsi dénoncé des disparitions de militants parfois libérés dès le lendemain et également le 7 mars 1961 le « scandale des caves qui chantent », des tortures pratiquées à Paris même, dans le Commissariat de la Goutte-d’Or par la Force de police auxiliaire (FPA). Basée à Paris, la FPA avait pour but de contrer la fédération de France du FLN, d’infiltrer la population immigrée algérienne et de démanteler la collecte de fonds. Maurice Papon censurera d’ailleurs le journal.

En 2012, François Hollande reconnaît la réalité de la répression sanglante de la nuit du 17 octobre 1961. En 2021, lors du 60ème anniversaire Emmanuel Macron reconnaît lui aussi les faits et déclare les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon comme inexcusables pour la République. La reconnaissance pourtant s’est faite timidement et qualifier cette nuit de comme une répression violente n’est pas suffisante puisqu’il s’agit d’une mobilisation de masse exceptionnelle, au cœur d’un Paris colonialiste.

En mars 2024, l’Assemblée nationale a voté un texte demandant au gouvernement d’instaurer une journée commémorative de ce massacre[

Dans les livres d’histoires scolaires, ce n’est pas évoqué, du moins cela reste flou. Il n’y a pas de réelle transmission mémorielle. 60 ans après, une trentaine d’édiles et de maires de France appellent à la reconnaissance de ce massacre et à l’inscription du 17 octobre au calendrier officiel des journées nationales et des cérémonies officielles.

Salomé L.

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