Paru le 21 août dernier, Viser juste (éditions de l’Arche) est le premier livre d’Adèle Haenel. Fruit d’une longue amitié artistique avec Gisèle Vienne, il nous fait suivre les métamorphoses d’un enfant fantôme lancé sur les traces de sa propre disparition, au travers de la vie et de l’art. Adèle Hanel était ce mardi à la librairie Le Monte-en-l’air, pour en parler au micro de la journaliste Claire Touzard dans le cadre de son podcast : propaganda.

Viser juste est une enquête mêlant réflexion personnelle et politique, nourrie de scènes, de souvenirs, de références féministes et d’analyses sur les rapports de domination. Haenel y parle de pédocriminalité et de violences sexuelles, en cherchant à comprendre comment celles-ci peuvent effacer la subjectivité des victimes et comment les récits des adultes ou des dominants peuvent déformer ce qu’elles ont vécu.
Dans une première partie, Viser juste décortique le lien entre les violences pédocriminelles et le milieu des arts vivants. Dans la seconde, c’est une échappatoire possible à ce monde hétéronormé qui nous est dépeint. Entre alors en scène une adolescente « morte vivante ». Celle-ci va tomber amoureuse d’une camarade de lycée, et va pouvoir arrêter de jouer le jeu qui lui avait été imposé jusqu’à lors : celui d’être une femme. La possibilité de ne plus performer le genre.
Donner la parole aux personnes silenciées. Tel est l’objectif de ce livre. Adèle Haenel, depuis longtemps, met des mots là où les silences se font d’un vacarme assourdissant.
Que ce soit en quittant la 45e cérémonie des César en 2020 en criant « C’est la honte ! » pour protester contre l’attribution du César à Roman Polanski, ou en parlant de Gaza le 9 septembre dernier dans l’émission La Grande Librairie, Adèle Haenel a toujours su dénoncer.
Elle a ainsi dernièrement, lors d’une carte blanche, dénoncé le génocide à Gaza dans la séquence « Droit dans les yeux ».
L’Etat d’Israël commet un génocide en Palestine. La France, est complice. N’acceptez pas l’inacceptable. Sanctionnez Israël et libérez la Palestine.
La société, ou le système. Les femmes subissent des violences.
Ce genre de mots, ou de phrases, nous font croire qu’il n’y a pas quelqu’un derrière. Qu’il s’agisse de quelque chose de plus grand, de plus vaste, et qui nous dépasse. Inconsciemment, cela met à distance. On va alors penser : Je ne suis pas comme ça car c’est moi, mais parce que c’est le système qui veut ça. C’est une forme de dédouanement. C’est pour cela qu’il faut savoir placer les bons mots là où il faut. On dira alors plutôt : les hommes font subir des violences aux femmes. » L’État d’Israël commet un génocide en Palestine. La France est complice. » En plaçant le sujet en premier lieu, on va nommer, pour accuser plus fermement. Nommer, pour éviter que les concernés puissent oublier qu’ils le sont.
Nommer avec des mots précis. Car il existe une lutte, non pas des mots, mais dans les mots, comme elle l’expliquait. Un mot n’est jamais défini de la même manière selon qui l’emploie. Selon l’oppresseur, ou l’oppressé, bien que ces termes, eux aussi, participent à une mise à distance et n’accusent donc pas directement. Haenel déclare ainsi dans une interview pour Problematik : « les mots peuvent aussi bien être des outils pour tenter de comprendre le réel ou au contraire des petits murs pour nous empêcher de le comprendre. «
On essaie souvent de nous dire qu’on ne comprend pas. Qu’on ne nous comprend pas. C’est ici aussi, une forme de jouissance dominante. En parlant de jouissance dominante, Haenel explique qu’une position de pouvoir peut produire une jouissance liée au fait de dominer, de posséder ou d’imposer son désir à l’autre. Cette logique peut également conduire le dominant à retourner le rapport de victimisation, en se présentant lui-même comme victime lorsque sa position de pouvoir est contestée.
Ce plaisir peut devenir invisible parce qu’il est considéré comme normal.
Ainsi, dans notre société patriarcale, le désir masculin peut être présenté comme simplement « humain », tandis que le désir des femmes est davantage encadré ou défini comme secondaire.
Une autre forme de jouissance est possible. Il ne s’agit pas simplement de remplacer « les dominants » par « les dominées ». L’enjeu est de sortir d’une organisation du plaisir fondée sur la hiérarchie et la possession.

Dans son livre, Haenel interroge la capacité du dominant à imposer son récit de la situation. Cela s’applique notamment à l’enfant qui peut alors être amené à considérer comme normal, voire comme désirable ou heureux, ce qui constitue pourtant une violence à son encontre. La violence ne consiste donc pas seulement dans l’agression elle-même, mais aussi dans l’imposition d’un récit qui empêche l’enfant de reconnaître et de nommer ce qu’il subit.
Haenel cherche à comprendre comment une personne peut être dépossédée de son propre récit : on lui dit ce qu’elle a vécu, ce qu’elle doit ressentir et comment elle doit interpréter la violence qu’elle subit. Viser juste cherche à restituer à la personne dominée le droit de nommer elle-même son expérience.
Ce livre n’est pas une vérité. C’est un prisme de vérité. Parfois cela peut faire mal qu’on critique à notre place ce qui est notre réalité et ce que l’on a vécu mais il ne faut pas héroïser. Il faut sortir de ce cadre individuel pour aller dans le collectif.
Elle critique ainsi la manière dont on peut raconter certains événements en transformant une personne en « héroïne », au lieu d’analyser les mécanismes de violence et de domination.
Viser juste, c’est peut-être ça : ne plus fabriquer des héroïnes pour mieux supporter la violence, mais apprendre à la regarder en face, à la nommer, et surtout à la combattre.
Comme elle l’a dit justement : il n’y a rien à rétablir, il y a une société à inventer.




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