Comment tu t’appelles ? C’est la première question que l’on pose aux gens. On se définit, en premier lieu par quelque chose que nous n’avons pas choisi. Ironique non ? Nommer, c’est reconnaître, mais c’est aussi assigner. Peut-on vraiment être libre d’être soi quand notre prénom déclenche déjà des attentes, des préjugés ou des discriminations ?
L’Insee a publié ce jeudi les prénoms les plus populaires en France pour l’année 2025, l’occasion de s’intéresser à ce sujet : et si prénom était le premier lieu où s’exerce le pouvoir ?

I) L’illusion du choix
Choisir un prénom, c’est se sentir libre. Libre de ce choix, le sentir comme étant unique. Pourtant, ce choix n’est pas totalement dépendant de nous. En effet, chaque année, l’Insee publie le classement des prénoms les plus donnés. Certains cherchent leurs prénoms, d’autres en découvrent… Pourtant ces listes racontent bien plus que les goûts des parents. Elles façonnent doucement l’évolution d’une société.
Quelle série regardiez-vous ? De qui étiez-vous fan ? Quels étaient vos héros de fiction préférés ? Un prénom n’est jamais le fruit d’un hasard. Il est le reflet d’une époque, de références culturelles, de valeurs et parfois d’aspirations sociales. Louise, Gabriel, ces prénoms les plus donnés pour l’année 2025 n’ont pas seulement été des succès individuels : ils traduisent des tendances collectives.
Ce choix n’est pourtant pas réductible à une question de mode. Il est intrinsèquement social. Le sociologue Pierre Bourdieu a montré que nos goûts, loin d’être purement personnels, sont façonnés par notre environnement social. Ce que nous trouvons beau, élégant ou moderne dépend largement de notre éducation, de notre milieu et de notre capital culturel. Le prénom n’échappe pas à cette logique. Derrière le sentiment de choisir librement, se cachent des normes, des influences et des appartenances que nous avons souvent intégrées inconsciemment.
Selon les territoires, les catégories sociales, les histoires familiales ou les traditions religieuses, le prénom variera. Ainsi, certains choisiront des prénoms anciens pour leur dimension patrimoniale, d’autres des prénoms rares pour affirmer une singularité, d’autres encore revendiquent un héritage culturel ou diasporique en choisissant un prénom arabe, breton, créole ou basque. Et puis il y a la manière de l’écrire, qui, elle aussi, peut dénoter, offrant à un prénom courant une certaine singularité.
Choisir un prénom, c’est raconter une histoire, et inconsciemment ou non transmettre un héritage : celui d’une famille ou d’un imaginaire. Ce qui semble être un geste intime est aussi un acte social, inscrit dans son époque.
Mais si les prénoms disent quelque chose de ceux qui les choisissent, ils disent aussi quelque chose de la manière dont la société regarde ceux qui les portent. En effet, un prénom n’est pas seulement une histoire familiale : il devient parfois un motif de préjugés.
Comment un prénom peut-il dessiner un parcours ?

Le prénom agit comme un signal social qui influence les attentes des autres avant même qu’ils ne connaissent la personne, et ces attentes peuvent avoir des conséquences réelles sur son parcours scolaire, social et professionnel.
C’est ce qu’Anne-Laure Sellier, professeure à HEC, défend dans Le pouvoir des prénoms. Elle a ainsi compilé de nombreuses expériences de psychologie montrant que ces stéréotypes influencent la première impression, l’évaluation et parfois les décisions de recrutement : les prénoms activent automatiquement des stéréotypes.
Elle ne dit pas ici que le prénom détermine le destin d’une personne, mais plutôt que les biais cognitifs liés aux prénoms modifient les interactions et les opportunités, ce qui peut, au fil du temps, contribuer à façonner les trajectoires individuelles.
Un rôle dès l’enfance

Le prénom est le premier indice social que nous recevons sur quelqu’un. Avant de connaître son visage, son parcours ou ses compétences, notre cerveau lui associe des informations sur son âge, son sexe, son origine, son milieu social ou son niveau d’éducation supposé.
Ces associations ne sont pas dans un but discriminant, elles sont inconscientes et automatiques. Pourtant, elles altèrent néanmoins la perception du sujet, orientant nos attentes et nos jugements.
Ces attentes peuvent devenir des prophéties autoréalisatrices. Prenons l’exemple d’une classe. Deux élèves : Louise et Jennifer. L’institutrice peut inconsciemment s’attendre à ce que Louise réussisse mieux que Jennifer. Elle lui accorde alors davantage d’attention, interprétant plus favorablement ses erreurs ou l’encourageant davantage. À long terme, ces différences de traitement peuvent influencer la confiance en soi et les performances.
La discrimination à l’embauche. Dans le monde professionnel, un prénom peut modifier la première impression laissée par un CV. Selon une étude de testing menée par l’État sur 2 594 offres d’emploi entre 2015 et 2021, en France, à compétences égales, un candidat perçu comme issu de l’immigration peut avoir jusqu’à 40 % de chances en moins d’être convoqué à un entretien.
Il en est de même pour les biais dans le logement ou les interactions administratives. Dans le logement, les tests montrent que les personnes portant un nom ou prénom perçu comme maghrébin obtiennent moins souvent une réponse positive que celles ayant un profil identique avec un nom à consonance française. Dans les démarches administratives, le nom, le prénom ou l’origine perçue peuvent aussi influencer les interactions et entraîner des traitements moins favorables.
Les stéréotypes évoluent avec le temps. Un prénom n’a pas une valeur intrinsèque : sa perception dépend de son histoire et de ceux qui l’ont porté. Le prénom Jennifer est devenu, en France, associé aux classes populaires parce qu’il y a été particulièrement répandu dans les années 1980-1990, alors que Louise est aujourd’hui davantage associé à des milieux favorisés.
II) Quand le prénom devient un enjeu politique
Le discours sur les prénoms français prend de la place dans le paysage politique. Beaucoup trop de place. Surtout quand des types comme Zemmour voudraient interdire les prénoms étrangers. Mais mon cher Éric, si tu veux enlever tout ce qui n’est pas français dans notre culture, sache tout de même que l’arabe a apporté au français plusieurs centaines de mots, dont certains très importants…
Le prénom peut aussi être symbole d’héritage collectif. Nommer un enfant, c’est aussi une manière de préserver une mémoire culturelle ou linguistique. On peut illustrer ce cas avec des prénoms bretons comme Yuna ou Soizic.
Parfois, il s’impose également comme affirmation personnelle : dans les parcours de personnes trans, le changement de prénom illustre une autre dimension politique : le droit de se définir soi-même et d’être reconnu par les autres.
Peut-on choisir qui l’on est quand on ne choisit pas son prénom?

Avant même de pouvoir répondre à la question « Qui es-tu ? », une partie de la réponse semble déjà avoir été écrite pour nous. La question est simple, mais pourtant elle contient un vertige immense. Car avant même de chercher à comprendre ce que nous sommes, nous devons nous demander ce qui, en nous, vient réellement de nous.
Nous naissons sans langage, sans histoire, sans identité construite. Et pourtant, notre prénom, immédiatement donné, va nous suivre toute notre vie, influençant le regard posé sur nous. Mais sommes-nous pour autant condamnés à porter ce que notre prénom raconte de nous ?
Un prénom : une identité reçue ou une identité imposée ?
Un prénom n’est jamais seulement une suite de lettres. Parfois, il raconte une histoire dans laquelle on ne se reconnaît pas. Il rappelle des traditions que l’on ne partage pas, ou plus, des valeurs différentes, ou rappelle une famille dont on veut s’éloigner.
Jean-Paul Sartre affirmait que l’être humain n’est pas défini une fois pour toutes par ce qu’il reçoit à la naissance. Pour lui, l’existence précède l’essence : nous ne sommes pas condamnés à être uniquement ce que le monde a décidé de faire de nous. Nous nous construisons par nos choix.
Pourtant, ces choix ne commencent jamais dans le vide. Nous naissons toujours quelque part, dans une famille, une langue, une époque, avec un corps et un prénom, qui parfois ne reflètent pas notre identité profonde. Mais nous avons le pouvoir de transformer ce qui nous a été transmis. C’est là qu’est la liberté. Nous pouvons changer la première chose nous ayant été attribuée, et ainsi pouvoir se trouver, ou se retrouver.
Changer de prénom, ce n’est pas juste un simple changement administratif. C’est une question profondément philosophique : qui a le droit de dire qui je suis ?
Modifier son prénom, c’est affirmer que l’on ne se réduit pas à une histoire reçue. Refuser une identité qui semble avoir été écrite avant soi peut apparaître comme une seconde naissance. La première naissance est celle que les autres organisent pour nous : on nous donne un nom, une place, une appartenance. La seconde est celle que l’on tente parfois de construire soi-même : un moment où l’on reprend la parole sur la manière dont on veut être appelé, reconnu, considéré.
Ce geste, il peut être pour des personnes transgenres qui choisissent un prénom correspondant à leur identité de genre, mais aussi pour des personnes qui souhaitent se détacher d’une histoire familiale ou d’une image sociale qui ne leur correspond plus.
Dans tous ces cas, la question dépasse le prénom lui-même. Elle touche à une interrogation fondamentale : avons-nous le droit de devenir quelqu’un d’autre que celui que les autres avaient imaginé pour nous ?
III) Reprendre le pouvoir sur notre identité
Nous ne choisissons pas notre point de départ. Le nom qui nous est donné à la naissance, la famille dans laquelle nous grandissons, les premières histoires que les autres racontent sur nous, tout cela ne nous appartient pas. Mais une identité n’est pas un objet reçu une fois pour toutes. Elle est une construction permanente. Elle se transforme avec nos rencontres, nos expériences, nos combats et nos décisions.
Reprendre le pouvoir sur son prénom, c’est aussi répondre à la question sous-jacente : qui possède le droit de nous définir ? Si notre prénom est le premier mot que les autres posent sur nous, choisir de le modifier peut devenir une manière de reprendre la parole. Le faire n’est pas prétendre que nous pouvons tout choisir, mais simplement affirmer que nous ne sommes jamais seulement ce que l’on a choisi pour nous.





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