Kreuzberg, quartier de résistance

Impossible de passer à côté. Les murs sont couverts de stickers, d’affiches, de graffitis. À l’entrée de la Haus Schwarzenberg, chaque détail interpelle. Rare exemple d’espace alternatif ayant survécu au cœur de Berlin, ce lieu témoigne encore aujourd’hui d’une autre manière de faire vivre la ville.


Longtemps quartier populaire et ouvrier, Kreuzberg accueille une importante immigration turque à partir des années 1960. Les loyers sont alors bas, les immeubles souvent dégradés. Dans les années 1980 et 1990, étudiant·es, artistes, militant·es et squatteur·euses investissent progressivement le quartier, qui devient l’un des foyers de la contre-culture berlinoise.
Après la chute du Mur, Kreuzberg attire investisseurs, nouveaux habitants et touristes. Comme ailleurs à Berlin, les prix de l’immobilier flambent et la gentrification transforme profondément le paysage urbain. Pourtant, derrière les commerces de luxe, subsistent encore quelques espaces qui refusent de céder à cette mutation. Des lieux où l’on continue de faire vivre une mémoire politique, artistique et sociale.
Résister malgré tout : ces lieux qui refusent de céder
La Haus Schwarzenberg
La Haus Schwarzenberg est l’un des rares espaces alternatifs à avoir survécu au cœur de Berlin. Entourée de commerces de luxe et d’une ville en pleine mutation, elle continue d’exister. C’est un espace consacré à la mémoire et à la résistance.

Depuis sa construction au XIXᵉ siècle, le bâtiment a connu plusieurs vies : usine, logements ouvriers, siège de la DEFA (les studios de cinéma de la RDA), puis atelier de fabrication de brosses d’Otto Weidt. Pendant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci employait des personnes juives aveugles ou malvoyantes et en cacha plusieurs, les protégeant du nazisme. Aujourd’hui, un musée lui est consacré au sein même du bâtiment.
Après la réunification, au début des années 1990, le bâtiment est laissé à l’abandon. En 1995, un collectif d’artistes et de travailleur·euses de la culture fonde l’association Schwarzenberg e.V. afin d’empêcher sa démolition et d’en faire un espace culturel indépendant. Grâce à leur mobilisation et à des financements publics obtenus par la suite, le lieu est restauré tout en conservant son caractère brut. Aujourd’hui encore, entre boutiques de luxe et pression immobilière, il reste un espace de création et de mémoire, notamment grâce au Mur des visages oubliés.

Ce mur, ce n’est pas juste un mur décoratif, c’est un mur commémoratif. Il est consacré aux victimes de disparitions forcées dans plusieurs pays, principalement en Amérique latine. Le street art ici n’est pas seulement décoratif. Il sert à créer et transmettre une mémoire des luttes et des résistances. À empêcher leur effacement. Conserver les mémoires, avec des œuvres d’art.
« Nos faltan 43 » : c’est devenu un cri de ralliement au Mexique. Cela fait référence aux 43 disparus d’Ayotzinapa.
26 septembre 2014, en pleine nuit, un évènement s’apprête à bousculer une nation entière. Des étudiants de l’université rurale d’Ayotzinapa s’apprêtent à réquisitionner des bus, voulant se rendre à Mexico, où a lieu dans un mois une grande manifestation nationale en commémoration du massacre de Tlatelolco. .
A 21h, ils se font brutalement arrêtés par u barrage policier. 43 jeunes sont arrêtés, emmenés par la police et, depuis, jamais retrouvés. Cette affaire, pour de nombreux Mexicains est devenue le symbole de l’impunité et des dysfonctionnements de la justice de leur pays
« We want them alive » (Nous les voulons vivants) est devenu le slogan des familles d’Ayotzinapa.
« Lebend wurden sie uns genommen, lebend wollen wir sie zurück » : ils nous ont été enlevés vivants, nous les voulons de retour vivants ».
Haus Schwarzenberg n’est pourtant pas le seul lieu à faire vivre cet héritage. À quelques stations de là, une autre institution perpétue l’histoire contestataire de Berlin…
SO36, ou la culture politique

À l’entrée, une affiche annonce la couleur : Antifa heißt Angriff (« Antifa signifie attaque »). Stickers antifascistes, affiches militantes et féministes : le lieu parle de lui-même.
Bien plus qu’une simple salle de concert, SO36 est, depuis les années 1970, un haut lieu de la scène punk, queer et alternative berlinoise. Espace incontournable des cultures alternatives, il reste profondément ancré dans les luttes antifascistes, féministes et antiracistes.
Un lieu queer et intersectionnel





SO36 s’est imposé comme un espace où les communautés LGBTQIA+ peuvent se retrouver, mais aussi questionner leurs propres rapports de pouvoir. C’est ici qu’est née Gayhane, devenue l’une des soirées queer les plus emblématiques de Berlin. Elle a ouvert une brèche dans une scène longtemps perçue comme très eurocentrée, en mettant au premier plan les personnes queer issues de l’immigration, notamment turque et arabe.
Gayhane rappelle qu’une politique queer réellement émancipatrice ne peut faire l’impasse sur les questions de racisme, de migration ou de classe.
Aujourd’hui encore, SO36 accueille concerts de soutien, débats, soirées communautaires et événements solidaires. Un lieu qui rappelle qu’une ville ne se résume pas à ses bâtiments : elle vit aussi à travers les espaces où les résistances s’organisent.
Köpi, trente ans d’autonomie



On entre dans une cour entièrement couverte de graffitis. On peut y lire No Borders, slogan du mouvement international défendant la liberté de circulation.
On observe également un drapeau progress pride, mais aussi des affiches de concerts punk passés ou encore le programme du mois, entre concerts, ateliers et conférences. Quelques chaises, une table de ping-pong et un escalier qui mène à une salle discrètement cachée.
Ici, les photos sont interdites. Sur la façade, un immense tigre est peint. Partout, des panneaux rappellent : « No Photos ». Et pour cause : le lieu est toujours habité.
Occupé depuis 1990, Köpi est l’un des derniers grands squats autogérés de Berlin. Plus qu’un lieu de vie, il est devenu un espace politique où se croisent mouvements autonomes, antifascistes, queer et anticapitalistes.
Depuis plus de trente ans, Köpi résiste aux projets immobiliers qui menacent son existence. Entre bar, soirées punk, concerts, projections de films gratuits le lundi et le vendredi, et événements liés au street art, c’est un véritable centre culturel alternatif.
En 2021, le Wagenplatz, où vivaient des habitant·es dans des caravanes et des camions aménagés, est expulsé lors d’une importante opération policière. Cette évacuation marque un tournant, mais le bâtiment principal continue d’exister grâce à la mobilisation de ses occupant·es.

Kein Fußbreit den Faschisten!
Kein Fußbreit den Faschisten est un slogan signifiant : pas un pouce de terrain aux fascistes !
Si aujourd’hui des lieux comme SO36, Köpi ou Haus Schwarzenberg tiennent encore debout, c’est parce qu’ils résistent à une dynamique qui a déjà emporté d’autres lieux emblématiques, comme Bar25 ou le Tuntenhaus.





Berlin change. Pourtant, face à l’augmentation des loyers, les squats qui disparaissent, ou les espaces alternatifs qui se raréfient, une autre ville continue d’exister. Une ville aux façades couvertes de graffitis, où la mémoire, la culture et les solidarités restent des formes de résistance.
À Kreuzberg, résister n’est pas juste préserver des bâtiments, c’est défendre une manière d’habiter la ville.





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